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Une Agence Nationale du Sport? Mais pour faire quoi?

C’est un tournant historique. La politique publique du sport, d’habitude si calme, connaît des soubresauts inattendus depuis plusieurs semaines. « Enfin », pourrait-on dire. Le départ précipité de Laura Flessel du Ministère des Sports et la nomination tout aussi précipitée de Roxana Maracineanu pour la remplacer ne sont pas pour grand-chose dans cette agitation. Les ministres passent, le sport demeure.

Alors que se passe-t-il? Une volonté de réforme a sonné, portée au plus haut niveau, à l’Elysée et à Matignon. Avec une concomitance d’annonces: la suppression par le Ministère des sports de 1600 postes d’ici à 2022, et la création d’une Agence Nationale du Sport.

Beaucoup n’ont vu dans la création d’une Agence Nationale du Sport qu’un cache-misère. Peu, en revanche, ont compris ce qu’elle annonçait vraiment, c’est-à-dire un tournant majeur dans l’histoire du sport français. Pourquoi?

Parce qu’il va falloir apprendre à faire différemment. Parce que notre modèle sportif a mal vieilli, comme on pourrait le dire d’une méthode d’entraînement dépassée ou d’un schéma tactique désuet. Et qu’il est, disons-le, à bout de souffle.

Un modèle à bout de souffle

Le modèle français est né de la volonté politique du Général De Gaulle de redonner à la France toute sa place sur la scène internationale. Le Général avait vécu les JO de Rome de 1960, avec seulement 5 médailles françaises, dont aucune en or, comme une humiliation, pratiquement une insulte. Des moyens financiers conséquents furent allouées aux fédérations. L’Etat créa des postes de Conseillers Techniques pour développer et encadrer les différentes disciplines, et autres pratiques sportives, sur tout le territoire. Des investissements lourds furent réalisés dans les infrastructures sportives. La France de De Gaulle fit du sport un enjeu national, et développa une véritable politique publique en la matière.

En apparence, les résultats sont là. La France est passée de 5 médailles olympiques à Rome en 1960 à 42 en 2016 à Rio. Mais, comme l’a démontré l’entraîneur de handball Claude Onesta dans le rapport de sa « Mission d’étude pour la haute performance sportive », une analyse plus fine permet de constater qu’en réalité, nos résultats sportifs sont en stagnation depuis la fin des années 1990. Car si la France est passée de 37 à 42 médailles en 20 ans, les Britanniques, par exemple, sont passés de leur côté de 15 à 67 médailles. Alors que, comme

le souligne Claude Onesta: « en comparaison, les deux nations ont sensiblement la même population, le même niveau d’investissement et un PIB équivalent ».*

Au niveau paralympique, Claude Onesta identifie des résultats particulièrement inquiétants puisqu’en 20 ans, la France est passée de la 6ème place mondiale avec 95 médailles à la 12ème place avec 28 médailles, alors que durant cette même période, les Britanniques sont passés de la 4ème place mondiale avec 122 médailles à la 2ème place avec 147 médailles.

Le décrochage français

Ce décrochage français coïncide d’une manière troublante avec l’évolution économique récente du sport. Les années 1990 sont, en effet, celles de la hausse des investissements des chaînes de TV dans l’acquisition de droits de retransmission de compétitions sportives, et celles de l’apparition d’un sport business venu enrichir certaines fédérations, certaines ligues et certains clubs ou certains sportifs. Un tournant que le sport français, fortement étatisé, a eu le plus grand mal à prendre.

Dit autrement, le modèle sportif français atteint ses limites. Il faut effectivement le réformer. Réclamer des moyens supplémentaires alors même que la France doit réduire sa dépense publique n’est plus audible. D’autant plus, comme le souligne la Mission d’étude pour la haute performance sportive, « que les moyens engagés par l’État sont parmi les plus élevés d’Europe et peuvent être considérés comme suffisants pour amorcer une réelle mutation ».**

Reste donc à savoir quelle forme pourrait prendre cette réforme et qui pourrait la mener. Une idée qui se concrétise est que cette réforme pourrait se faire, précisément, via la création d’une Agence Nationale du Sport.

L’exemple de UK Sport

Le seul bémol, et la seule correction à apporter au projet, c’est que cette Agence Nationale du Sport semble courir dans deux directions à la fois. Ou comme l’expliquait Laura Flessel, alors ministre en charge du projet: « Cette Agence nationale du sport aura une double articulation. Un pôle qui va travailler sur la haute performance et un pôle qui va travailler sur le développement du sport pour tous, partout et tout au long de notre vie. Dans les deux piliers, on travaillera avec tous les acteurs, collectivités territoriales, Etat, mouvement sportif et acteurs économiques. »

Le budget global avancé par Laura Flessel était de 300 à 400 millions d’euros, avec la volonté, en particulier dans la perspective des JO de Paris 2024, de « mieux structurer, arrêter de faire du saupoudrage et être plus pertinent, en travaillant en transversalité pour que nos jeunes ne soient pas dans une sédentarité et une obésité morbide et sévère ».

Une même agence peut-elle à la fois réformer la gestion du sport de haut niveau et celle du sport pour tous? On peut penser que non. La détection, l’entraînement et le suivi d’une élite performante, qui ira porter haut les couleurs de la France, ne répondent pas à la même logique que la lutte contre l’obésité infantile – qui relève par ailleurs d’une approche interministérielle. Et il suffit pour s’en convaincre de regarder, à nouveau, le modèle britannique.

Car nos voisins britanniques, eux, ont choisi. Ils ont créé une autorité indépendante baptisée « UK Sport », à qui ils ont donné des moyens financiers conséquents – plus de 100 millions d’euros de budget annuel –, pour se focaliser sur la performance sportive de haut niveau. Et ils ont obtenu les résultats escomptés. Cerise sur le gâteau dans un paysage où la féminisation doit encore progresser, en particulier dans les instances dirigeantes, UK Sport est dirigée non pas par une, mais par deux femmes, Liz Nicholl et Katherine Grainger.

L’objectif des JO de Paris 2024

Quel sera le choix de la France? Le risque, comme souvent, est de faire le choix d’une réforme plus formelle que substantielle, en créant une Agence Nationale du Sport qui apporterait seulement aux acteurs existants un surcroît de coordination. Mais sans rien changer à l’organisation actuelle du sport en France. A l’aube des JO de 2024 à Paris, ce serait très insuffisant.

Ce dont le sport français a besoin, et vraiment besoin s’il on s’en tient à lui, c’est de repenser l’encadrement de son élite, et de sa performance. C’est d’une agence sur le modèle, éprouvé et efficace, de UK Sport. Nous n’avons pas besoin d’un « machin » supplémentaire, comme aurait pu le dire le Général de Gaulle. Nous avons besoin, d’abord et avant tout, d’une ambition nationale. Et d’une vraie volonté politique. C’est à ce prix que l’on pourra, comme l’avait annoncé le Président Emmanuel Macron après l’attribution des JO de 2024 à Paris, « réformer le modèle sportif français ».

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A propos Thierry Granturco

Thierry Granturco est avocat aux Barreaux de Paris et de Bruxelles, spécialiste de droit du sport. Il est actif dans le milieu du football professionnel depuis plus de 20 ans après avoir lui-même joué à haut niveau à l'Olympique Lyonnais (OL).

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